Chronologie géopolitique d’un système en disparition

Aperçue Géopolitique sur L’Algérie depuis 1962 à 2019

L’Algérie : Un pays dirigé par une mafia cachée…

Un soulèvement populaire inédit a lieu en Algérie. Un soulèvement qui révèle plus que jamais la détermination des Algériens, la clandestinité du pouvoir en place et une certaine folie ambiante, y compris dans les regards extérieurs

L’Algérie est doublement une cryptocratie : elle est officiellement encore dirigée par un homme sans vie et officieusement dirigée par une mafia souterraine, cachée.  Le pouvoir algérien est né dans la clandestinité – une clandestinité qui se justifiait par la lutte contre la puissance coloniale – et il est demeuré clandestin après l’indépendance de 1962 : après s’être protégé de l’armée française, il s’est mis à se protéger de la population algérienne. Telle est l’essence du système cryptocratie : le peuple est perçu comme suspect. 

L’art d’exclure le peuple du champ politique

Comme le peuple est suspect, il devient impératif de l’exclure de la vie politique. Pour s’autonomiser de la population algérienne, le pouvoir algérien pouvait compter sur deux éléments : une manne pétrolière (et surtout gazière) rendant l’impôt presque superflu, et une police politique destinée notamment à brider la vie politique du pays. 

Mais cette autonomisation vis-à-vis du peuple algérien a davantage abîmé le pouvoir lui-même. Tandis que le pouvoir cryptocratie qui dirige l’Algérie depuis  1962  affiche son profond manque d’imagination et de finesse politique, les Algériens refont de la politique. Ils se réapproprient un destin littéralement volé par des hommes de l’ombre.  Il faut avoir l’honnêteté d’affirmer que la contestation des Algériens ne vise pas seulement le président Bouteflika, ou encore la situation qui prévaut depuis son AVC de 2013. D’abord, il est plus que regrettable de voir défiler des « spécialistes » de l’Algérie répétant à qui veut l’entendre que la personne d’Abdelaziz Bouteflika n’est pas visée par ce mouvement (ses portraits arrachés devaient être un signe d’affection).

Cette autonomisation vis a vis du peuple algérien a davantage abime le pouvoir lui même

Ensuite, il faut admettre que c’est tout le système crypto-cratique mis en place depuis 1962 qui est visé. Abdelaziz Bouteflika est l’un des hommes de ce système néfaste, il l’a été de 1962 à 1980, puis depuis 1999. Les Algériens sont sortis pour dire non à deux choses à la fois : non à l’humiliation qui consiste à se faire imposer un homme sans vie (que ce soit pour respecter son vœu de mourir président ou pour se nourrir sur la bête le temps de préparer la succession) et non au système politique corrompu et opaque qui s’est systématiquement imposé aux Algériens (en 1962 comme en 1999).  Après tout, Bouteflika s’en va comme il est venu : dans des conditions troubles et en dépit de la volonté populaire. Répéter qu’il a été accueilli en héros en 1999, c’est alimenter un mythe. La vérité est simple : il s’est imposé aux Algériens, tout comme il a imposé une concorde civile  qui ne ressemble en rien à une quelconque réconciliation nationale. Bouteflika est l’homme des ersatz : c’est un ersatz de président qui a apporté un ersatz de paix, un ersatz de démocratie (sans débat et sans alternance) et un ersatz de justice sociale (sans justice sociale). 

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika lors de la campagne pour le référendum sur la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, en septembre 2005 (site de la Présidence algérienne) A quoi avons-nous assisté en Algérie ? Un groupe d’hommes – sans la moindre légitimité – a décidé, au nom d’un président moribond, de vendre du rêve aux Algériens et au monde. Faire parler un homme qui n’est pas capable de parler, c’est tout simplement frauder.  Comment penser une seconde que les plus belles réformes politiques peuvent avoir pour socle une fraude ? Et surtout, comment penser qu’un peuple aussi avide de changement et de politique peut se contenter d’une nouvelle « charte octroyée » (par un homme sans vie), rappelant davantage le triste exemple de Louis XVIII en France que l’expérience d’une véritable constituante ?

Un pouvoir désemparé

Malgré ces interrogations plus que raisonnables, certains – à commencer par la France   applaudissent la fraude. Au nom de la « stabilité » (comment appliquer l’adjectif « stable » à un système fondé sur le mensonge et l’opacité ?), on légitime ce que l’on n’aurait jamais admis ailleurs.  C’est à croire que la médiocrité du pouvoir algérien est contagieuse. Il faut manquer terriblement d’imagination et de lucidité pour penser que la « stabilité » peut avoir pour socle l’absurde, l’injuste et l’inacceptable. Ce qui se joue actuellement en Algérie, c’est un affrontement entre un peuple uni (en attendant les divisions qu’un pouvoir à la fois comploteur et complotiste tentera de fomenter), résolu à résister à l’absurde et à l’indigne, et un pouvoir désemparé qui souhaite s’imposer coûte que coûte, en dépit du droit, de la morale et de la raison. 

Les Algériens ne demandent aucune aide, ni ingérence dans leurs affaires internes

Quand on est si prompt à choisir un camp contre un autre en Syrie comme au Venezuela, sans se préoccuper de la moindre stabilité, on n’est a priori pas censé soutenir aussi aveuglément un pouvoir qui méprise les aspirations les plus élémentaires et qui ne se préoccupe que de sa propre survie.  Les Algériens ne demandent aucune aide, aucune ingérence, aucun appel à un changement de régime depuis l’extérieur – une faute bien connue –, mais la moindre des politesses serait de ne pas encourager leur bourreau dans une entreprise aussi universellement inadmissible.

Ne pas tirer sur la foule (tout en menaçant et en réprimant autrement) ne peut suffire à transformer une situation aberrante en une situation acceptable.  Les dernières déclarations attribuées au président Bouteflika sont la cerise clownesque sur le gâteau de l’irrationalité. La forme est d’abord inacceptable. Nous l’avons déjà dit, les Algériens méritent mieux que cette falsification permanente : non, Bouteflika, jusqu’à preuve du contraire, ne peut s’adresser au peuple algérien et ne peut s’engager à quoi que ce soit.  Sur le fond, l’annulation du simulacre d’élection et l’annonce du maintien du président mourant ne répondent en rien aux demandes du peuple algérien. Les Algériens ne sont pas sortis pour qu’un pouvoir souterrain remplace le Premier ministre et promette une « conférence » destinée à rédiger une nouvelle Constitution (sachant que ce même pouvoir et ce même président ont très peu respecté l’actuelle constitution). Ils sont sortis pour exprimer leur rejet de ce système cryptocratie. Ils ne veulent pas d’une Constitution approuvée par référendum à 90 %. Ils veulent continuer à goûter à cette politique dont on les a longtemps privés. Et cela implique une constituante, émanant de cette population qui a manifesté, dont la tâche serait d’imaginer les institutions de demain. Les Algériens veulent ouvrir leur indépendance confisquée par un système mafieux .

Grâce à la rente pétrolière, le pays a fait d’énormes progrès, au niveau national, en termes de construction d’infrastructures, de logements, d’acheminement en gaz, en eau et en électricité. Toutefois, beaucoup reste à faire, notamment concernant les services de santé qui sont dans un état déplorable. Par ailleurs, il faut également souligner la faiblesse de l’économie productive, capable de sortir le pays de la dépendance aux hydrocarbures. Effectivement, ces derniers représentent aujourd’hui près de 30% de la richesse du pays, comptent pour 98% des exportations, et rapportent environ 70% des rentrées fiscales de l’État. Le niveau de vie des Algériens et la santé économique du pays se calquent donc aujourd’hui sur les prix du baril de pétrole. D’autre part, la faible économie productive du pays ne permet pas de créer de l’emploi pour absorber une proportion importante de jeunes chômeurs. En effet, il y a un taux de chômage qui varie entre 10% et 12%, et qui monte davantage pour les jeunes diplômés (17%) et les jeunes non diplômés (supérieur à 17%).

La politique d’austérité, qui a suivi parallèlement la chute du prix des hydrocarbures depuis 2014, fragilise l’économie algérienne. L’austérité s’accompagne également d’une forte inflation notamment concernant les produits de bases qui diminuent fortement le pouvoir d’achat. C’est cet ensemble de critères qui contribue à la colère et au malaise social des Algériens.

En plus de la situation socio-économique, principalement marquée par la chute du prix des hydrocarbures et la politique d’austérité marquant la fin de l’achat de la paix sociale, d’autres éléments, certains nouveaux, s’y ajoutent. 

D’abord la longévité de la présidence de Bouteflika cristallise aujourd’hui la colère de la population et génère un sentiment de lassitude, voire d’humiliation en raison de son état de santé. L’absence médiatique du président depuis son AVC en 2013 témoigne de sa fragilité d’une part, et rend une telle candidature pour un cinquième mandat très difficilement défendable par son entourage. Voir son chef d’État dans une telle situation pèse lourd sur le moral des Algériens aujourd’hui.

Ensuite, le progrès économique et social de ces 20 dernières années a fait émerger une classe moyenne qui fait désormais preuve de maturité politique, qui porte des aspirations et des revendications plus grandes et ambitieuses que ce que lui propose actuellement le régime en place.

Enfin, il faut relever le rôle des technologies qui n’est pas négligeable. Comparé à il y a 4 ou 5 ans, le déploiement d’internet, qui couvre le territoire national, et des réseaux sociaux est plus important qu’au cours des deuxième et troisième mandats de Bouteflika. Par ailleurs, cela permet l’« effet boomerang » des manifestations, par la diffusion et la coordination des actions entre différentes villes et différents mouvements.

Une solution existe. L’État algérien a souvent trouvé une solution lors de situations de crises. Le gouvernement doit d’abord apporter des réponses concrètes pour apaiser les tensions. Il y a bien sûr urgence de préparer une transition politique encadrée en passant soit par le biais d’une conférence nationale comme l’annonçait d’ailleurs le président actuel dans sa déclaration de candidature, ou, en cas de blocage politique, par un Haut Comité d’État, comme cela a été le cas dans les années 1990.

L’inquiétude face à la situation en Algérie est légitime. Il y a des enjeux géostratégiques et géopolitiques considérables. L’Algérie est le plus grand pays d’Afrique et l’un des plus peuplé (42 millions d’habitants) du pourtour méditerranéen. C’est également un pays exportateur d’hydrocarbures pour les pays voisins du Maghreb, mais également pour l’Europe. En outre, l’Algérie joue un rôle majeur dans la stabilité et la stabilisation régionale, et donc dans la lutte contre le terrorisme, essentiellement dans la région subsaharienne.

La déstabilisation de l’Algérie aurait des conséquences considérables à la fois sur la région et au-delà. Sur un tel scénario, nous pouvons imaginer la recrudescence du terrorisme, l’aggravation de la crise migratoire avec l’augmentation des migrations algériennes vers l’extérieur, d’abord vers les pays voisins (Maroc et Tunisie), puis vers l’Europe. En effet, cette crise migratoire pourrait créer ou aggraver des tensions avec les pays voisins et avec l’Union européenne, et particulièrement la France puisqu’elle est la première destination de la migration algérienne.

Mais un tel scénario de déstabilisation de l’État algérien est très peu probable, car la situation sociopolitique actuelle ne menace pas directement la stabilité de l’État. Les institutions du pays restent solides malgré la fragilité politique que constitue aujourd’hui le régime. Par ailleurs, la population actuellement mobilisée reste très prudente malgré la démonstration de force et de colère qu’elle manifeste dans la rue. Le spectre de la décennie noire, c’est-à-dire de la violence terroriste des années 1990, reste vif dans les esprits des Algériens, auquel il faut ajouter les chaos libyen et syrien portés par les révoltes de 2011.

Chronologie géopolitiques  du système Algérien expliquée:

L’Algérie est dotée d’un fort potentiel géostratégique, humain et économique, qui devrait lui permettre de devenir une puissance régionale incontournable. Sa superficie (2,382 millions de km²) en fait le pays le plus vaste du pourtour méditerranéen et le plus grand pays d’Afrique. Sa population constitue une richesse considérable avec 41,3 millions d’habitants dont près des deux tiers ont moins de 30 ans.

Elle détient la seconde armée en Afrique du Nord, après l’Égypte (GFP 2018) et était le septième exportateur mondial de gaz en 2015.

La conjoncture géopolitique – caractérisée par l’instabilité régionale et la montée de la menace terroriste – et la rente pétrolière, le pétrole dépassant les 100 dollars le baril durant une quinzaine d’années, ont incité l’État algérien à moderniser son armée et à renforcer la sécurité des frontières, se dotant d’équipements technologiques de défense modernes (radars, appareils de communication, etc.).

Avec un budget militaire qui dépasse les dix milliards de dollars en 2017 (treize milliards en 2015), l’Algérie est classée septième dans la liste des pays importateurs d’armes dans le monde, avec 3,7 % du marché mondial entre 2013 et 2017, derrière l’Inde, l’Arabie saoudite, l’Égypte, les Émirats arabes unis, la Chine et l’Australie (SIPRI, 2018).

La résistance de l’État algérien face à la menace terroriste dans les années 1990 et ensuite face aux convulsions de la révolte dite « Printemps arabe » en 2011 lui ont valu d’être un partenaire-clé – pour les États-Unis et l’UE – dans la coopération internationale pour la lutte contre le terrorisme au Maghreb et au Sahel, et de jouer un rôle central pour la stabilisation de la région.

L’Algérie trouve dans cette conjoncture une aubaine pour renforcer son poids stratégique et rivaliser ainsi avec le Maroc qui était jusque-là le partenaire privilégié des puissances occidentales.

Sur le plan économique, la hausse des cours du pétrole avait permis à l’État d’effacer sa dette extérieure et de lancer de grands projets de construction d’infrastructures et de centaines de milliers de logements, et de soutenir le développement d’entreprises locales qui accompagne la politique de libéralisation du marché destinée à encourager la croissance économique et la création d’emplois.

Pourtant, malgré ces avancées et cette stabilité apparente, l’Algérie est menacée par de graves crises internes et externes qui la fragilisent. La dépendance à l’exportation des hydrocarbures constitue un handicap majeur pour le développement économique du pays.

Les différentes réformes et politiques de libéralisation n’ont pas réussi à développer une économie productive susceptible de créer des richesses et des emplois et de réduire ainsi la dépendance à la rente pétrolière.

Le spectre de la révolte sociale

L’absence d’un système bancaire et financier modernisé entrave également le développement économique du pays, d’autant que le marché parallèle occupe une proportion considérable des échanges (environ 45 % du PNB).

C’est pourquoi la chute vertigineuse des cours du pétrole, en 2014, a plongé le pays dans une crise économique sévère qui risque de freiner la croissance économique et mettre en jeu la stabilité du pays.

La baisse de la rente pétrolière oblige l’État à recourir à une politique d’austérité – réduction des dépenses, suspension des subventions de produits de base, augmentation des prix et introduction de nouvelles taxes – des mesures qui frappent sévèrement les couches sociales pauvres et les classes moyennes.

La hausse relative des cours du pétrole en cette année 2018 ne réglera pas le problème financier du pays, compte tenu de la hausse de l’inflation qui induit une baisse flagrante du pouvoir d’achat des Algériens.

Le gel des recrutements dans la Fonction publique ne ferait qu’accroître considérablement le taux de chômage, renforçant ainsi le spectre de la révolte sociale, à moins que le secteur privé ne se développe de façon à absorber rapidement une proportion importante des jeunes candidats au marché du travail.

La situation politique suscite également beaucoup d’inquiétudes, notamment à l’approche des élections présidentielles de 2019.

Recul démocratique 

La crise s’aggrave avec l’intention du président Bouteflika de briguer un cinquième mandat, créant l’incertitude quant à l’avenir du pays et un recul des principes démocratiques. La concentration du pouvoir autour du Président et de son entourage fragilise encore plus les institutions politiques en Algérie et entrave le projet d’une transition démocratique encadrée et maîtrisée.

D’autant que seuls les partis islamistes constituent pour le moment une opposition réellement structurée, face à l’effritement de l’opposition qui émane des courants n’ayant pas le religieux comme référent.

Ces crises évoluent dans un environnement régional hostile à cause de l’instabilité en Libye et au Sahel qui menace la sécurité du Maghreb et rend vulnérable les frontières algériennes, notamment avec l’accroissement et l’enchevêtrement du terrorisme (AQMI, EI) et de la criminalité organisée (trafic d’armes, drogue, etc.).

Cela s’ajoute au conflit du Sahara occidental qui oppose la RASD soutenue par l’Algérie et le Maroc et entrave ainsi toute coopération régionale : économique, sécuritaire ou autre.

Pourtant, la probabilité d’une déstabilisation du pays est à écarter. D’une part, les institutions publiques, principalement l’armée, sont solides. D’autre part, la population algérienne – marquée par le spectre libyen et syrien – ne serait pas séduite par une révolte armée en cas de grogne sociale, d’autant que des voies de protestations alternatives émergent au sein de la société civile encouragées par les nouvelles technologies.

En revanche, en cas de révolte sociale, des organisations terroristes ou criminelles, voire des groupes hybrides, pourraient profiter de la situation pour commettre des attentats dans le but de déstabiliser le pays.

En somme, quel que soit l’homme qui dirigera le pays après 2019 et la nature du régime, l’État algérien fera face à trois grands défis : préserver la sécurité du pays face à la menace terroriste et à l’instabilité régionale ; sortir de la dépendance à la rente pétrolière par le développement d’une économie productive locale ; et enfin préparer une réelle transition démocratique pour satisfaire une société qui aspire de plus en plus à l’ouverture politique et aux libertés individuelles.

Londres le 15/03/2019

Zahir Serrai

PDG DE SERRAI INVEST CAPITAL LTD

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